Philippe Jaenada : l’interview de Bookeenstore

JAENADA-©-Laurence-Reynaert-creditCette semaine, nous avons la joie de recevoir Philippe Jaenada sur Bookeenstore.

Après Sulak en 2013, roman biographique sur l’incroyable destin du braqueur Bruno Sulak, il revient pour la rentrée littéraire 2015 et se penche cette fois-ci sur la vie de Pauline Dubuisson. Philippe Jaenada nous fait le plaisir de présenter son nouvel ouvrage et de nous parler de ses lectures.

Interview de Philippe Jaenada

Bonjour Philippe !

  • Votre nouveau roman, La petite femelle, est au programme de la rentrée littéraire de Julliard et sort en ebook le 20 août. Dans ce livre, vous portez un regard inédit sur Pauline Dubuisson. Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a attiré chez ce personnage et qui vous a donné envie d’écrire sur elle ?

La petite femelle Philippe JaenadaAu départ, ce n’était qu’une curiosité personnelle, je n’avais pas spécialement le projet d’en faire un livre. J’ai lu son histoire, que je ne connaissais pas, dans un ouvrage (pas très bien écrit ni très bien documenté) sur les femmes criminelles au XXe siècle. Intrigué par sa vie violente, courte et malchanceuse, et par la disproportion entre son crime (passionnel) et la peine qu’on lui a infligée (travaux forcés à perpétuité), j’ai commencé à me renseigner un peu sur elle, d’abord juste sur le net, et seulement pour moi. Je me suis rendu compte, d’une part, que ce qu’on avait écrit à son sujet, sur son passé, sa conduite, son tempérament, était en grande partie faux, inventé ou romancé, et très injuste à son égard ; d’autre part, que sa vie, ses erreurs, ses désirs et ses souffrances, s’inséraient dans des vies, des souffrances et des désirs plus vastes, plus généraux, parcouraient en parallèle une partie de l’histoire de France, de la société française : la guerre, l’occupation, et surtout la période charnière de l’après-guerre, le basculement d’un modèle de société à l’autre, l’affrontement de deux générations symboles. Pauline me semblait au centre d’une grande bataille des « jeunes » contre les « vieux », et plus important encore, d’un combat des femmes, désespéré d’abord, pour que les hommes cessent, après des milliers d’années, de les considérer comme des êtres inférieurs, assujettis – ça n’a pas été sans dégâts humains, ce combat. Quand j’ai compris ce que sa petite existence malmenée avait d’emblématique (je la voyais comme une sorte d’éclaireuse, maladroite et peu aimable a priori, qu’on a massacrée mais qui a eu le temps d’entrouvrir une porte), je me suis dit qu’il y avait peut-être de quoi en faire un pas trop mauvais livre.

  • En lisant La petite femelle, j’ai eu l’impression d’être dans un roman policier. Comme c’est une biographie, on connait « le coupable » dès le début mais le récit s’attache à découvrir son motif. Comment avez-vous enquêté sur la personnalité et le passé de Pauline ?

Ce qui clochait, dans ce qu’on a écrit sur elle à l’époque de son crime, dans les journaux, mais aussi dans les livres qui lui ont été consacrés ensuite (et jusqu’à très récemment dans Je vous écris dans le noir, un roman de Jean-Luc Seigle, qui est pourtant le seul à véritablement tenter de la « défendre »), c’était le manque de rigueur historique, pour dire les choses gentiment. Que ce soit dans le but de l’enfoncer ou de la réhabiliter, on a beaucoup brodé, dans le meilleur des cas, autour de ce qu’on savait vaguement d’elle, et dans le pire des cas, on a carrément menti sur des épisodes de sa vie, pour les rendre plus croustillants, plus sordides, plus dramatiques (au sens théâtral), plus tristes ou plus scandaleux. Le seul moyen de m’approcher d’elle avec un peu plus d’objectivité, de réalité, était donc de m’interdire toute tricherie, toute invention. Pour éviter d’avoir à remplir les cases vides au gré de mon « inspiration », j’ai effectué de longues recherches (pas fastidieuses, c’était passionnant), afin d’essayer de repartir de la base, de l’origine, avant toutes les interprétations farfelues, mensongères. J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver dans les journaux de l’époque, au moment des faits, et surtout, grâce à la disponibilité des différents ministères et services concernés, j’ai consulté toutes les archives, celles de l’enquête policière, de la procédure judiciaire, de l’administration pénitentiaire et du consulat de France au Maroc, où elle a terminé sa vie. C’était un gros travail, pas de la tarte, mais en recoupant ces informations de première main, si on peut dire, avec ce qui avait été dit ou écrit par la suite, je me suis rendu compte de ce que peut faire la grosse machine médiatique et populaire quand elle s’occupe du cas de quelqu’un qu’elle veut éliminer. Juste un petit exemple : dans un rapport de police de 1941, un gardien de la paix écrit que, passant dans un square, il a aperçu une adolescente en conversation avec un jeune Allemand qui s’apprêtait à lui offrir des fleurs. Quelques articles de presse et quelques racontars plus loin, après quelques « améliorations » genre téléphone arabe, Pauline Dubuisson a été interpellée dans le bas-fond d’un square, à 13 ans, en train de se faire grimper dessus derrière un buisson par un officier allemand en rut.

  • La petite femelle est votre deuxième roman biographique après Sulak en 2013, lauréat 2014 du Prix des Lycéennes de Elle. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce genre ?

Sulak Philippe JaenadaMes sept premiers romans racontaient plus ou moins ma vie. D’une part j’en ai eu un peu marre, je commence à bien me connaître, d’autre part j’ai fait à peu près le tour de ce que j’avais à dire sur le sujet – car aujourd’hui, ma vie est d’une platitude et d’une monotonie enivrantes (c’est tout ce que j’aime) mais peu propices à la littérature, il me semble. Mais surtout, je crois que rien d’autre ne m’intéresse vraiment que les gens. Vous pouvez me mettre dans le plus beau paysage du monde, s’il n’y a personne, je m’ennuie à mourir, je déprime ; dans l’endroit le plus glauque de la terre, s’il y a des gens à regarder et à écouter, je suis bien. Aller « fouiller » dans le passé de Bruno Sulak ou de Pauline Dubuisson, chercher des traces d’eux, des souvenirs, des témoins, des empreintes de leur passage sur terre, me passionne, sincèrement. En parallèle, écrire est peut-être la seule activité dans laquelle je me sente à l’aise, et un peu utile. Donc voilà, ce n’est pas sorcier : raconter la vie des gens – et peut-être davantage encore quand elle n’a pas été facile, trop brusque ou trop courte, quand on peut avoir l’impression qu’elle n’a pas été tout à fait complétée – est sans doute ce qui convient le mieux à la mienne, ce que du moins je préfère dans la mienne.

  • Les Bookeeneurs aiment découvrir les auteurs à travers leurs lectures. Pouvez-vous nous parler des auteurs, des genres et des livres que vous aimez lire ? De ceux qui ont influencé votre parcours d’auteur ?

Tirez sur le pianiste David GoodisIl faut que j’essaie de résumer parce que ce serait très long à évoquer précisément : j’ai 51 ans, et donc, il me semble, plusieurs vies de lecteur, plusieurs stades différents dans mon rapport avec les livres. Pour simplifier, j’ai commencé avec ce qu’on appelle les classiques, de manière un peu lourde et laborieuse, studieuse en tout cas, mais j’avais l’impression qu’il fallait débuter par là (et ce n’était pas une corvée, loin de là, même si ça ressemblait parfois à un travail – d’apprentissage, disons). Au hasard, entre autres et en vrac : Dostoïevski, Stendhal, Flaubert, Proust, Homère, Maupassant, Gary, Voltaire, Joyce, Steinbeck, Balzac, etc… Certains d’entre eux, plus fantaisistes, « libres », m’ont en quelque sorte mis la puce à l’oreille : Cervantès, Kafka, Lawrence Sterne, Diderot – on n’est pas obligé d’être sérieux, je me suis dit. Et puis, vers 22 ans, encouragé par cette réflexion, j’ai découvert la littérature américaine plus récente, en particulier John Fante et surtout Richard Brautigan : celui-là, ça a été mon déclic. On peut écrire des choses graves, profondes et même tristes de manière très légère, voire loufoque. Je suis à peu près sûr que c’est en refermant Un privé à Babylone que j’ai décidé d’essayer d’écrire moi aussi, un jour. A partir de là, c’est ce que j’ai toujours recherché dans mes lectures : du sombre sous la luJacques le Fataliste Diderotmière, du lourd présenté légèrement – c’est-à-dire avec une apparence de facilité, de détachement. Fitzgerald, par exemple. Puis j’ai lu Bukowski et Céline, qui sont l’équilibre entre la force, la violence, et l’ordinaire de la vie. Enfin, depuis quelques années, je me suis immergé dans le roman noir ou policier, en commençant par les années 40, aussi bien des choses apparemment anecdotiques, presque romans de gare, comme Ed McBain, James Hadley Chase, Charles Williams, Carter Brown, W.R. Burnett, Jean Amila, que plus profondes et poisseuses, comme Jim Thompson, Chandler, Hammett, Jean Meckert (le vrai nom de Jean Amila), Manchette, Chester Himes et surtout David Goodis, que j’estime beaucoup, que j’aime. Il me semble avoir trouvé ce que je cherchais : du superficiel qui ne l’est pas, du grave qui ne l’est pas.

  • Quel est votre livre préféré ? Pouvez-vous nous le présenter ?

C’est une question bien difficile. Je pourrais en citer douze ou vingt avec d’excellentes raisons pour chacun. Puisqu’il faut choisir, je vais dire Jacques le Fataliste et son maître, de Denis Diderot. Ce roman regroupe à peu près tout ce que j’aime, dans le fond et la forme, tout ce dont j’ai parlé plus haut. Une chose est sûre, en tout cas, c’est celui auquel je pense quand j’écris, toujours.

Retrouvez Philippe Jaenada sur son site http://www.jaenada.com/romans/romans.php

Retrouvez également la page dédiée aux ebooks et aux lectures de Philippe Jaenada sur Bookeenstore, ainsi que les autres auteurs invités !

itw-jaenada-webConnaissiez-vous les œuvres de Philippe Jaenada ? Quels sont vos romans préférés de cet auteur ?

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